14 mai 2009
Martine Aubry en comique troupier
Dernier spectacle socialiste joué au Cirque d'hiver à Paris : l'unité des socialistes et la fusion des révoltes. Un spectacle joué par un PS un brin fébrile à moins d’un mois du scrutin européen…
Un meeting dans un cirque, pour un parti qui souffre du syndrome de la bête traquée, voilà encore une fine idée : il ne pense pas aux militants Harlem Désir ?
Il devrait le savoir qu’il est fébrile l’adhérent du parti à la rose, qu’il craint de voir son organisation politique chuter à chaque instant. Depuis le temps que le PS se fait taper dessus par les médias. Et par la droite, par le centre, par la gauche de la gauche et par celle, aussi, qu’on ne nomme pas encore — ça ne saurait tarder — la droite de la droite.
Camba en Monsieur Loyal
Avant même de s’y rendre, il a reçu, à quelques jours d’intervalles, plusieurs SMS de la tête de liste en Île-de-France lui expliquant qu’il « compte sur lui » pour assister au « grand meeting » parisien. Il a beau lui transmettre ses « amitiés », le militant socialiste ne redoute qu’une chose : que le Cirque d’Hiver soit encore plus vide que le Zénith du Printemps des Libertés.
Et quand le militant socialiste arrive enfin devant le bâtiment, sur qui tombe-t-il ? Un François Lamy enchaînant clope sur clope devant le bâtiment. Non, il ne faut pas y voir un signe de stress : c’est juste une (fâcheuse) habitude ! À peine est-il entré dans le bâtiment et voilà qu’il croise Christian Paul, valeureux député anti-Hadopi… tombé la vieille au champ d’honneur du téléchargement illégal.
Non, ce n’est pas un signe. Non, ça ne sent pas la défaite. La preuve : la salle est pleine. Sous le chapiteau, dans une chaleur étouffante, ils sont « 3 000 » (selon les organisateurs et 1 700 selon la police de l’AFP) à scander : « Tous ensemble, tous ensemble, so-cia-listes ! » Ça, c’est un signe : un signe d’unité. Un vrai. Et à la tribune, la photo de famille est belle. Il y a là, Camba, en Monsieur Loyal (sic) qui, dès les premières phrases, crie à la « manipulation » contre « les sondages » : « Le pire des sondages met le PS à 22% ! Nous serions tétanisés ! Paniqués ! » Non, ce n’est pas un signe. Non, Solférino ne craint pas de se prendre un gadin !
Badinter en porté disparu
À coté de Jean-Christophe Cambadélis, il y a l’hôte d’un soir, Harlem, qui fait applaudir chaleureusement Martine. Martine qui, à son tour, fait applaudir chaleureusement Bertrand, l’« élu local exemplaire », le « militant fidèle » et Benoît la « relève ». Benoît qui, lui, fait applaudir Harlem et Robert. Oui, Robert Badinter. Ah, il n’est pas là ? Il s’est éclipsé ?
Non, ce n’est pas un signe. Non, le militant socialiste a confiance : le PS a un texte, le Manifesto, qui réunit autour de lui les partis socialistes et sociaux-démocrates de 27 pays et ça, c’est un bon signe. Il y a aussi un invité d’honneur, Antonio Costa, le maire de Lisbonne, qui prouve que ce manifeste est bien réel. Qui prouve aussi que les leaders socialistes ne demandent pas seulement devant leurs électeurs français la tête du président de la Commission Européenne, son compatriote, le Portugais José Manuel Barroso.
Et puis il y a la crise. Grâce à elle, le PS n’hésite plus à s’affirmer de gauche et à parler, sans complexes, de « salaire minimum », de « défense des services publics », d’« Europe plus solidaire », « plus démocratique ». Il y a aussi à la tribune ces preuves vivantes que le parti est à nouveau « ouvert sur la société », en prise avec les mouvements sociaux : Karim Dehak, militant CGT de l’entreprise Magnetto à Aulnay-sous-Bois, un sous-traitant de PSA, ou bien encore Isabelle This Saint-Jean, la présidente de Sauvons la recherche, sans doute la seule personnalité à avoir émergé du conflit des universitaires.
Aubry en comique troupier
Et à leurs côtés, il y a une Martine Aubry qui manie l’humour pour dézinguer ses adversaires politiques. François Bayrou qualifié de « Karl Marx en exil quand il est en France et le plus libéral des barbares lorsqu’il est en Europe » ! D’accord, c’est un bon mot emprunté à l’Allemand Martin Schulz mais c’est drôle ? Nicolas Sarkozy n’est pas en reste. Lui aussi en prend pour son grade de la part de Martine Aubry qui moque son côté « je-fais-tout-je-suis-omnipotent ». Au lendemain du G20, « il nous a dit : “j’ai réglé la crise” ! » Au moment de la crise en Géorgie, « il est allé en Russie et il les a fait plier ! »
Ce ne sont pas les Russes qui ont plié, c’est le militant socialiste qui est plié ! En deux même ! Une campagne en riant, ça, c’est vraiment bon signe ? Ça annonce au moins une victoire en chantant ?
Gérald Andrieu
Jean Daniel, nouvelle prise de l'ouverture à gauche ?
Le talentueux éditorialiste de l'Observateur a été invité à déjeuner à l'Elysée en compagnie de Denis Olivennes et de Jacques Julliard. Il en est revenu avec un récit baroque mais qui a dû faire les délices des conseillers de l'Elysée. La France est en panne, mais l'ouverture, ça marche !
Nicolas Sarkozy est un magicien gramscien. Il a tout faux ou à peu près en matière de réforme. Chaque jour ou presque voit les corporations françaises manifester leur colère dans la rue, souvent soutenues par une grosse partie de la population. Le mot même de réforme est en passe d’être définitivement grillé de notre vocabulaire politique. Notre Président ne peut plus se rendre nulle part en France sans ses 80 gardes du corps (!) et ses armées de policiers en tenue blindée.
Mais il y a un domaine dans lequel le sarkozysme excelle. Un réussite qui ne se dément pas depuis le début du quinquennat : l’ouverture, au risque de la déréliction de la gauche. Le phénomène en devient aveuglant avec Hadopi, qui voit les artistes de gauche les plus sectaires, type Pierre Arditi, rejoindre en klaxonnant les bancs audiovisuels du gouvernement. Cette défaite idéologique en rase campagne est patente à la lecture de l’éditorial de l’incroyable Jean Daniel :
« C'est un président très présent mais nullement survolté, aux traits pleins, rassérénés et apaisés, toujours prompt à la riposte mais laissant volontiers parler, économe de ses gestes et à l'aise dans un nouveau rôle présidentiel, qui nous parle en ce jour anniversaire de ses deux années à l'Elysée. Nulle trace de ressentiment dans ses propos. Et, en dehors d'un regret formulé sur le rôle du président géorgien, Mikhaïl Saakashvili, et sur la désignation par Israël d'un ministre des Affaires étrangères contesté, aucun jugement désagréable. Pas même sur les médias. Pour un peu, s'il le connaissait, il citerait le mot de Léon Blum : « J'ai acquis devant l'injure la sérénité du couvreur sur le toit».
Il estime ne pas avoir subi de stress particulier. Le stress avait eu lieu avant qu'il ne fût président, quand il avait quelqu'un au-dessus de lui. Déprimé, parfois ? Réponse : jamais. La dépression vient, selon lui, d'un rêve non réalisé (Fabius, Juppé) ou bien lorsque cesse l'exercice du pouvoir (Giscard, Mitterrand, Chirac). Il est déjà, quant à lui, préparé à une telle échéance. L'idée de se représenter dans trois ans lui est, assure-t-il, complètement étrangère. N'a-t-il pas de lui-même, sans que personne ne lui en inspire le projet, limité le pouvoir à deux mandats? D'autre part, une telle idée implique la vie -et donc l'avis - de sa famille. Autrement dit, Titus ne quittera pas le bonheur avec Bérénice pour les alcools du pouvoir. Il répond à l'avance à l'objection selon laquelle se représenter pourrait constituer un devoir en disant que nul n'est indispensable, nul n'est irremplaçable, il se trouvera toujours quelqu'un de valable pour lui succéder dans trois ans. »
Message numéro 1 : Nicolas Sarkozy a oublié d’être fébrile. C’est un Président serein et modeste qui fête ses deux ans à l’Elysée.
Poursuivons cette lecture instructive :
« L'énergie qu'il met à nous convaincre lui tient lieu de sincérité et, au cas où certains d'entre nous demeureraient incrédules, au moins nous contraint-elle à nous demander pourquoi il la dépense. A quoi peut lui servir d'assurer les Français que le pouvoir n'est pour lui qu'une parenthèse ? A justifier une impatience frénétique dans les entreprises de réformes tous azimuts ? A répondre aux accusations qu'on lui fait d'user et d'abuser d'un pouvoir trop personnel? Non, puisque le président n'estime pas que son tort principal soit l'exercice plein, entier et assumé des responsabilités. « Les grandes choses, on les décide seul car le consensus interdit l'audace. Reste que les grandes réformes, comme la décolonisation ou l'élection au suffrage universel, sont nécessairement impopulaires au départ puisqu'elles modifient le cours des choses. »
Message numéro 2 : le Président est impopulaire parce qu’il est un grand réformateur.
« À la question de savoir quelle idée il se fait de son impopularité, il répond que jamais l'un de ses prédécesseurs n'a connu une crise mondiale de cette ampleur. Trois pour cent de récession, c'est du jamais vu depuis plusieurs décennies ! Mitterrand et Chirac, alors même qu'ils ne connaissaient pas cette crise, ont été autant sinon plus impopulaires à cette période de leur mandat. De toute façon, ajoute-t-il, la crise va m'aider car les Français ne voient personne d'autre pour y faire face et, à la condition qu'il reprenne lui-même la concertation et la communication, en particulier sur l'Université et la santé, ils comprendront mieux qu'avant l'urgence des grandes réformes. En tout cas, la crise lui permet d'affirmer qu'il n'appartient plus à un seul camp, et en tout cas pas à la droite. Ignorant les critiques de Martine Aubry, de François Bayrou et les nôtres, il fait comme si sa dénonciation des dérives du capitalisme financier devait suffire à lui donner une image de gauche. Or on ne sache pas que le fameux discours de Toulon ait été suivi d'effets visibles et concrets.»
Message numéro 3 : le Président est plus à gauche que ses représentants officiels (Merci Guaino !)
« J'observe que le président devrait s'inquiéter du fait que les violences sont souvent populaires et que telle séquestration de patrons et tel saccage de locaux provoquent davantage, même dans les milieux conservateurs, une compréhension solidaire qu'une condamnation indignée. Nicolas Sarkozy passe outre. Il fait confiance à la responsabilité des chefs syndicalistes : « Je suis le président qui a eu le plus de contacts avec les syndicats. Je fais le plus grand cas de ce qu'ils me disent. J'apprécie le secrétaire général de la CGT. Nous ne sommes pas d'accord, mais je l'apprécie. » Sarkozy est très fier de son nouveau projet social : il veut mettre en place dès septembre un système où tout licencié économique se verra garantir son salaire pendant un an en échange d'une formation qualifiante. Il ne veut pas de « faux filets de sécurité, type RMI ». Il veut des filets qui ramènent à l'emploi. D'où le Revenu de Solidarité Active (RSA). Ensuite, lorsque Sarkozy évoque son intérêt pour l'industrie, son goût pour les usines et son amour pour les ouvriers, on se dit que, s'il avait à célébrer son second anniversaire, ce ne serait plus au Fouquet's mais au mur des Fédérés. »
Message numéro 4 : Le Président est très pote avec la CGT
« Tandis que notre déjeuner se termine, nous nous disons que nous n'avons pas encore tout à fait percé le secret de ce président jeune et ludiquement impétueux, si peu conforme à ceux qui l'ont précédé dans ce palais et qui, en dépit de ce qu'il dit avec sincérité, joue avec volupté à imprimer sa marque dans l'histoire. »
Message n°5 : Le Président va rentrer dans l’histoire. (On ne rit pas SVP)
Bref, même le communicant le plus affuté de l’Elysée n’aurait pu imaginer un hommage pareil. Voici près de vingt ans, Franz-Olivier Giesbert passait du Nouvel Obs au Figaro. Aujourd’hui, c 'est l’esprit du Figaro d’avant qui s’est infiltré à l’Observateur. Car Jean D’Ormesson, lui, est beaucoup plus critique envers Nicolas Sarkozy.
P.Cohen

